Compte rendu de la conférence

Le logement : enjeu transfrontalier dans la Grande Région ?

La problématique du logement au Grand-Duché de Luxembourg mais aussi dans l’espace métropolitain transfrontalier autour de la ville de Luxembourg, ainsi que ses impacts sur la cohésion territoriale et sociale, est structurelle et est de plus en plus prégnante. On ne compte plus les articles et reportages sur ce sujet.

Cette dimension structurelle est amplifiée par le renchérissement des matériaux, la crise du secteur de la construction et la hausse des taux d’intérêt qui touchent l’ensemble des pays d’Europe.

L’ambition de cette conférence bilingue a été d’identifier la situation actuelle, en comprendre les aspects multidimensionnels, dégager les principaux enjeux et mettre en exergue les réflexions stratégiques à l’échelle tant transfrontalières que grand-régionale. Elle a réuni près de 120 participants venus écouter une vingtaine d’universitaires, d’experts de l’aménagement, d’élus locaux, de professionnels de l’habitat et de l’immobilier, français, allemands, luxembourgeois et belges qui ont livré leurs analyses, leurs propositions et dialogué.

Dans son allocution d’ouverture, le président de l’IGR, Roger Cayzelle, remercie les deux Communautés d’agglomération Portes de France-Thionville et Val de Fensch ainsi que leurs Conseils de développement pour le partenariat, CDC Habitat Nord-Est pour son soutien, la Ville de Thionville pour la mise à disposition gracieuse de la salle et l’équipe du Cinéma pour son professionnalisme.

Il rappelle le contexte dans ses dimensions structurelles et conjoncturelles (croissance de l’emploi frontalier au Grand-Duché en lien avec sa dynamique économique, pression foncière, production de logements insuffisante, hausse des prix des logements et des loyers et depuis 2023, crise de la construction, hausse des taux d’intérêt,

moindre production de logements) et les enjeux (risques de perte d’attractivité, de fractures territoriales et sociales croissantes, nécessité de réfléchir à l’échelle transfrontalière de l’espace métropolitain autour de la ville de Luxembourg ainsi que celle de la Grande Région).

 

Les deux présidents des Communautés d’agglomération, Michel Liebgott et Pierre Cuny, après avoir évoqué la fusion des deux collectivités à venir pour former une nouvelle communauté d’agglomération de 160 000 habitants plus forte, soulignent que la question du logement, avec celles de le la mobilité, des services et équipements, mais aussi de la santé, est au cœur de leurs préoccupations.

Dans la perspective de croissance de l’emploi frontalier et de la pression foncière mais aussi de l’objectif Zéro Artificialisation Nette (ZAN) en 2050, il est de la responsabilité des élus de faire en sorte que les villes du nord lorrain ne soient pas des villes dortoirs mais des lieux de vie harmonieux permettant aux catégories sociales les moins aisées d’accéder aussi au logement tant social qu’intermédiaire afin de réduire la fracture sociale qui se creuse.

Michel Liebgott souligne le rôle du Pôle Métropolitain Frontalier Nord Lorrain dans le dialogue avec le Grand-Duché et regrette que les communes luxembourgeoises frontalières avec le Pays Haut lorrain ne soient pas représentées à la Conférence Inter-Gouvernementale franco-luxembourgeoise.

« Prospective et impacts transfrontaliers »

En s’appuyant sur les travaux menés par la Fondation Idea qu’il dirige (https://www.fondation-idea.lu/2023/02/27/etude-idea-une-vision-territoriale-pour-le-luxembourg-a-long-terme-fir-eng-koharent-entwecklung-vum-land/) Vincent Hein rappelle la diffusion peu cohérente et mal maîtrisée du développement économique sur le territoire du Grand-Duché, alors qu’une aire métropolitaine transfrontalière autour de Luxembourg a émergé.

Il évoque les scenarii prospectifs (menés avec le Statec) de croissance économique et démographique au Grand -Duché, en particulier le scénario « au fil de l’eau » (poursuite de la dynamique actuelle) qui envisage en 2050 1 092 456 habitants, 955 000 emplois (452 000 résidents + 503 000 frontaliers). Ce plus que doublement du nombre de travailleurs frontaliers signifie en réalité plus de 610 000 personnes supplémentaires dans les territoires périphériques.

Il insiste sur la nécessité de penser le développement territorial à l’échelle transfrontalière au travers d’un « projet de territoire » permettant, sur l’aire métropolitaine de la ville de Luxembourg, une planification territoriale renforcée (densifier les villes et agglomérations, freiner l’étalement urbain, renforcer la mixité fonctionnelle) et ainsi de construire beaucoup plus de logement, en explorant les possibilités d’investissements immobiliers luxembourgeois dans la Grande Région.

Reprenant les points saillants de l’étude récente de l’Agape (https://www.agape-lorrainenord.eu/uploads/tx_dklikbrochures/20231012_Etude_Vision_Strategique_planification_transfrontalier_final.pdf ), Michael Vollot, à partir d’une projection économique et démographique proche de celle de la Fondation Idea, confirme la dépendance croissante du Grand-Duché envers les frontaliers dans les décennies à venir et évoque une fourchette de besoins en logement entre 87 000 et 214 000 logements.

Pour lui, le nord lorrain ne pourra, compte tenu de sa structure démographique, répondre à l’ensemble des besoins en travailleurs frontaliers (vers 2030, le Grand-Duché va manquer de 54 à 75 000 frontaliers).

Il énonce les enjeux majeurs auxquels le territoire sera confronté : sobriété foncière, gestion des ressources, assainissement, pression accrue sur le foncier, cohésion sociale, acceptabilité par la population locale.

Pour faire face à ces enjeux, il est indispensable de mettre en œuvre une planification territoriale transfrontalière (prise en compte à l’échelle des SCoT) et de promouvoir la démarche de prospective stratégique « Luxembourg in transition » (https://luxembourgintransition.lu/fr/) qui a pour ambition de tracer une trajectoire de transition écologique à l’horizon 2050 pour le Luxembourg et ses territoires frontaliers.

Après avoir rappelé que le périmètre de l’EPA Alzette Belval vient d’être retenu parmi les « 22 territoires engagés pour le logement » par le gouvernement français et les 1 500 logements supplémentaires envisagés à proximité de la frontière, son directeur Damien Nerkowski rappelle les priorités pour l’aménageur qu’il est : répondre rapidement à des besoins quantitatifs importants, offrir des réponses variées en terme de logement, mettre en œuvre la transition écologique (recyclage des friches, aménagements résilients).

Jacques Alexandre Vignon, directeur du développement Les Constructeurs du Bois (entreprise vosgienne qui intervient sur des projets sur le territoire de l’EPA) souligne deux enjeux majeurs : construire des logements de qualité durables, développer des lieux de vie (mixité fonctionnelle).

Éric Troussier, directeur interrégional adjoint CDC Habitat Nord-Est, rappelle l’action de son institution pour le logement sur le sillon lorrain : aujourd’hui, ce sont quelques 320 logements abordables en chantier à proximité de la frontière luxembourgeoise, près de 600 si on inclut les métropoles de Metz et Nancy.

Il souligne l’intérêt de la labellisation « Territoires engagés pour le logement » par le gouvernement du projet d’aménagement d’Alzette-Belval qui vise à répondre aux besoins en logement des nombreux Mosellans et Meurthe et Mosellans qui travaillent au Luxembourg. Ce label est une chance pour le territoire et doit permettre de catalyser les énergies.

Il précise enfin qu’en tant qu’opérateur global de l’habitat d’intérêt public, CDC Habitat va continuer à développer des projets d’habitat adaptés à la diversité des futurs locataires et résidents, des projets qui s’inscrivent dans le respect de son Plan stratégique climat, avec des réalisations sobres et innovantes d’un point de vue environnemental.

Perspectives

Patrick Bousch, coordinateur politique nationale Luxembourg au LISER, confirme que les luxembourgeois n’ont pas appréhendé les effets de la métropolisation du Luxembourg qui, depuis le début des années 2000, impacte fortement le territoire Nord Lorrain, comme la Province du Luxembourg en Wallonie, ainsi que la bande frontalière en Allemagne. Les phénomènes qui ont été décrits correspondent à ceux que connaissent les grandes métropoles avec un stratification de l’espace en fonction de la distance à Luxembourg qui s’accompagne aussi d’une forte ségrégation sociale avec un vrai effet de « push and pull ».

La responsabilité est désormais partagée entre les Grand-Duché et les collectivités des états voisins.

Il y a pour lui une nécessité de réfléchir et d’agir à l’échelle de la Grande Région.

La première étape consiste à mettre en place un Observatoire transfrontalier de l’habitat et du logement qui doit permettre une approche de la complexité et des interrelations entre les divers domaines.